NDLR : A vérifier pour la Martinique !
LES ECHOS 26/03/09
C'est la seule lueur dans un tableau tout noir. Mais, comme celle que Rembrandt mettait dans les yeux de certains de ses personnages, elle n'apparaît pas dans l'instant bien qu'elle éclaire la toile. De la terrible « note de conjoncture » publiée vendredi 20 mars par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l'unique point positif a été peu relevé, sans doute parce qu'il contraste trop avec l'idée, communément admise, d'un appauvrissement des ménages : le pouvoir d'achat doit encore progresser en 2009, nonobstant l'exceptionnelle gravité de la crise. L'Insee évalue à 0,9 % le gain de pouvoir d'achat global qui sera acquis par les ménages à fin juin : c'est le rythme auquel il évoluerait sur l'ensemble de l'année dans l'hypothèse d'une stagnation au deuxième semestre.
Le chiffre n'est certes pas considérable mais, à la décimale près, il est identique à celui de la mi-2008, avant que l'économie ne bascule dans la crise. Et c'est cela qui impressionne à première vue. Car le panorama économique réunit de nombreux ingrédients qui devraient concourir à une baisse historique du revenu « relatif » des ménages : un recul de l'activité sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale (- 2,9 %), une hausse record du chômage avec presque 300.000 demandeurs d'emploi supplémentaires en six mois, une contraction de la masse des rémunérations (- 0,4 % au premier semestre) qui traduit autant les destructions de postes et l'accentuation de la rigueur salariale dans les entreprises.
Moins violente que celle que nous traversons, la dernière récession de l'économie française avait entraîné une décélération plus forte du pouvoir d'achat des ménages. Celui-ci n'a progressé que de 0,6 % en 1993 et de 0,4 % seulement en 1994. Qu'est-ce qui explique que le revenu disponible des Français résiste mieux en 2009 ? D'abord un phénomène en partie indépendant de la politique économique : la baisse générale des prix à la consommation. Depuis l'été 2008, souligne l'Insee, « l'économie française enregistre un net mouvement de désinflation ». Avec un pétrole 65 % moins cher qu'en juillet 2008, les prix de l'énergie s'inscriraient, à fin juin, en recul de 20 % sur un an. Un repli plus marqué encore que lors du contre-choc pétrolier de 1986 !
Mais bien d'autres produits sont moins onéreux qu'ils ne l'étaient un an auparavant : automobiles (pour cause), médicaments (grâce aux génériques), aliments frais (en raison de l'effritement des prix agricoles)... Au dernier trimestre 2008 et au premier trimestre 2009, la désinflation est le moteur principal du pouvoir d'achat. Sur fond de polémique autour du ciblage de la politique économique, il n'est pas sans intérêt de relever que l'Insee voit toujours l'effet baissier de la réforme des marges de la grande distribution, votée l'an passé dans le cadre de la loi de modernisation de l'économie. Au-delà de cet impact ponctuel, les statistiques de l'Insee font apparaître le soutien financier apporté aux ménages par les politiques publiques, surtout à compter du deuxième trimestre.
Si, globalement, le pouvoir d'achat tient bon cette année, c'est qu'un surcroît massif de revenus publics, distribués par l'Etat et la Sécurité sociale, permet de compenser la baisse des revenus d'activité privés. Pour « rattraper » l'inflation de 2008, les prestations familiales 2009 ont été revalorisées de 3 % et les retraites le seront de 1 % le 1er avril. Ce qui a été perdu l'an dernier vient en bonus cette année. S'ajoutent à cela le versement anticipé de la « prime de solidarité active » et l'effacement des deux tiers de l'impôt sur le revenu payé par 6 millions de ménages. A elles seules, ces deux mesures font progresser l'ensemble du pouvoir d'achat de 0,3 point au deuxième trimestre, calcule Benoît Heitz, chef de la synthèse conjoncturelle à l'Insee.
L'Institut de la statistique ne fait pas encore de prévision pour le second semestre mais deux éléments viendront en renfort du pouvoir d'achat : l'application du dégrèvement d'impôt aux ménages mensualisés, et la revalorisation des traitements de la fonction publique (0,5 % en juillet puis 0,3 % en octobre). Non seulement le pouvoir d'achat offre une résistance exceptionnelle en temps de crise, mais il le doit à la politique sociale autant qu'à la désinflation.
Certes, ce n'est pas toujours ce qu'en perçoivent des Français, qui voient surtout leurs revenus bruts s'éroder. Et la macroéconomie appréhende une autre réalité que celle vécue, au quotidien, par chaque Français. D'ailleurs, si on la pondère par l'augmentation annuelle du nombre de ménages, l'évolution du pouvoir d'achat (par « unité de consommation ») attendue au premier semestre 2009 est à peine positive. Il est déjà arrivé que cet indicateur soit juste négatif sur l'année (2003, 1996), jamais autant, cependant, qu'en 1983 et 1984, sous un président de gauche.
Jean-Francis Pécresse est éditorialiste aux « Echos »
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