Levier 1: Favoriser la croissance; gain estimé : de 100 à 250 milliards d'euros
Le grand emprunt est lancé pour financer des investissements générateurs de recettes fiscales et d'emplois. Reste à sélectionner les bons projets.
L'économie obéit parfois à de curieuses lois. Pour combler le trou de la dette, une solution consiste à creuser davantage le déficit... C'est la logique de la relance par le grand emprunt qu'a choisie Nicolas Sarkozy. L'Etat lève de l'argent afin de financer des investissements générateurs de croissance pour les années à venir. Qui dit davantage de croissance dit plus de recettes fiscales, moins de chômeurs à indemniser, donc moins de déficit et de dette publics. Un scénario de rêve... à condition de trouver des projets rentables, capables d'assurer un retour sur investissement suffisant.
Tâche difficile : selon les calculs des économistes de la société d'investissement Aurel-BGC, une croissance économique de 3 % dans les années à venir (donc 1 point au-dessus de la moyenne de longue période) rapporterait 175 milliards d'euros. Soit un tiers du chemin à parcourir (500 milliards) pour ramener la dette dans les normes fixées par le traité de Maastricht en 2017. Peut-on croire à ce scénario qui paraît bien optimiste ? "Au début des années 90, les Etats-Unis traînaient une dette équivalant à 80 % de leur richesse annuelle. Dix ans plus tard, à la faveur du boom économique, ce fardeau avait diminué de moitié", s'enflamme Jacques Le Cacheux, directeur du département des études de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
La révolution Internet, source d'abondants gains de productivité, est passée par là. La révolution verte pourrait-elle produire les mêmes effets vingt ans plus tard ? "Naturellement, à condition de mettre beaucoup d'argent sur la table : il faudrait un très grand emprunt de 40 milliards d'euros par an sur au moins cinq ou six ans", tranche Alain Granjean, membre de la commission Rocard-Juppé, chargée par le gouvernement de sélectionner les meilleurs projets à financer par le grand emprunt. Et, effectivement, les sommes requises pour "décarboner" l'économie font froid dans le dos. La rénovation de l'isolation thermique des logements de l'Hexagone coûterait environ 600 milliards d'euros - à partager avec le secteur privé. A la clef, les experts du Boston Consulting Group prévoient la création d'environ 500 000 emplois.
Autre projet d'avenir budgétivore : les infrastructures numériques. Câbler en fibres optiques tout le territoire, des Vosges au Cantal, demande 30 milliards d'euros. Cher ! "Sans doute, mais la rentabilité apparaît tout de suite. L'Etat loue aux opérateurs ces autoroutes de l'information et perçoit des recettes", rétorque Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'Etat chargée de la Prospective et du Développement de l'économie numérique.
Bien sûr, il reste la bonne vieille méthode issue du New Deal, avec ses grands chantiers : construction de ponts, d'autoroutes ou de voies de chemin de fer. "Voilà finalement le meilleur retour sur investissement. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures, quand l'Etat met un péage ou taxe un billet de train, il s'y retrouve largement", avoue un haut fonctionnaire de Bercy. Dans la grande foire aux idées de dépenses, Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire confédéral de la CGT chargé des questions économiques, avance quant à lui la piste de la formation professionnelle pour une main-d'?uvre plus qualifiée. "Un rapport qualité-prix imbattable : elle protège l'emploi et augmente la productivité. La France peut ainsi gagner un point de croissance. Passer de 2 à 3 %." Un point de vue partagé à l'Elysée : "Aujourd'hui, il n'y a pas photo : la France est un pays avancé, mais en retard en matière d'éducation par rapport aux Etats-Unis ou aux pays scandinaves. Un euro dépensé dans ce domaine augmenterait davantage notre potentiel de croissance que s'il était dépensé n'importe où ailleurs. Le problème, c'est qu'il faut des années avant de toucher les bénéfices de tels investissements."
Beaucoup, beaucoup de dépenses en perspective, donc, et qui de toute façon ne suffiront pas à elles seules à effacer la dette : il faudrait en effet pour cela que la croissance atteigne un rythme "à la chinoise" de 5 % par an de 2010 à 2017. Impensable ! Mais le pire serait que ces investissements ne tiennent pas leurs promesses. Ils ne feraient alors que laisser une énorme ardoise aux générations futures. "Bien sûr, il y a un risque, mais passer à côté de ce défi écologique et numérique présente un péril bien plus grand", conclut Nathalie Kosciusko-Morizet.
Au Medef, on partage les priorités sectorielles qui semblent se dégager parmi les experts et les politiques : biotechnologies, nanotechnologies, écotechnologies. Mais on souhaite aussi mettre l'accent sur certains écueils à éviter. "Il serait par exemple inefficace que l'Etat vienne se substituer au secteur privé dans des domaines où ce dernier aurait tout naturellement porté ses efforts, souligne un conseiller de Laurence Parisot. L'autre erreur serait de faire table rase de nos atouts déjà existants : il faut par exemple poursuivre la logique des pôles de compétitivité et les faire monter en puissance. Pour le reste, n'oublions pas tous les rapports qui ont été déjà faits et qui fourmillent de bonnes idées." Ceux du Conseil d'analyse économique, par exemple, ou le rapport de la commission Attali, qui avait l'avantage de proposer des mesures... peu coûteuses.
Franck Dedieu