franceantilles.fr 15.06.2009 Propos recueillis par Adams Kwateh
Max Tanic, Serge Domi et Fabrice Birota, auteurs de «La saison des nouveaux commencements» ouvrent des pistes nouvelles qui permettraient à la Martinique d’entrer dans l'ère de "la renaissance". Explications.
Votre livre est un cri du cœur ou alors la suite des chapelets de paroles égrainées pendant et après la mobilisation de février ?
Ce livre est d’abord une contribution au débat, c'est-à-dire la part que nous fournissons à l’examen contradictoire des événements de février 2009 où nous avons vu une population à travers des voies diverses dire sa souffrance existentielle, ses frustrations…
Il nous semble en effet important que la majorité de notre communauté ne soit pas composée de sourds-muets enfermés dans leur univers, qu’il y a donc nécessité de faire échos aux échos, de porter la parole pour densifier le dire après les clameurs. Pendant cette grève, les gens ont réappris à se parler, dans les rues, dans les queues, dans les quartiers…et pendant cinq semaines les propos ont tourné autour des mêmes thèmes : la vie chère, le pouvoir d’achat, les jeunes, la violence, la relation de nous-mêmes à nous-mêmes, la relation avec les autres, le pays, son devenir… Nous avons, pour notre part, accordé une importance toute particulière à tous ces dires et tentons dans ce livre de résumer ce qui nous semble essentiel de retenir, de projeter pour bâtir.
Pourquoi n’étiez-vous pas descendus dans les rues au moment de la mobilisation dire ce que vous avez écrit ?
Ce que nous avons écrit résulte d’une méthode de travail et d’une approche à trois niveaux : une écoute attentive à tous ces dires multiples, denses et contradictoires parfois ; une observation plurielle des postures, comportements, gestes et expressions. Ensuite, c'est aussi une distanciation pour permettre l’analyse de ce « déboulé social ». Comme beaucoup, nous sommes descendus dans les rues, car nous nous sentons d’abord concernés. Nous avons marché et suivi les queues et, parfois même, nous avons subi. Nous n’étions pas d’accord avec telle initiative ou déclaration de porte-parole. Mais tout au long de cette période nous avons vu grandir le « collectif » dans ses décisions, ses choix. En un mot, le « collectif » a servi de catalyseur à un mouvement social inédit dans sa forme et son expressivité et a eu l’ingéniosité d’être la seule instance légitime de l’expression populaire du moment. Il a forcé le respect. D’autres ont voulu parfois jouer aux donneurs de leçons ou se substituer à son autorité en lui demandant de passer la main ; certains ont tenté de jouer avec le feu en essayant de le déborder ou de le piéger. Toutes ces attitudes ont relevé, nous semble-t-il, d’une grave erreur d’appréciation de l’instant. C’était la première fois en effet dans cette période moderne de notre histoire, que l’expression d’un mal-être prenait corps en clameurs d’un « Nous » martiniquais.
Comment vous situez-vous par rapport à tout ce qui a été dit et continue d’être proposé comme solutions aux crises que traverse la Martinique ?
L’épaisseur de cette crise fait aussi sa complexité. C’est pourquoi il nous semble que nous avons à recevoir cette éruption sociale comme le début d’un processus où nous aurons à nous battre pour substituer en toute plénitude la responsabilité collective à l’irresponsabilité collective. Il y a bien sûr à apporter des réponses immédiates aux questions relatives aux souffrances matérielles et existentielles et aux questions relatives aux pwofitation. C'est-à-dire les effets délétères et collatéraux de cette « fièvre consumériste » sans merci qui s’est donné libre cours chaque fois qu’elle a pu au cours des dernières décennies, sans rapport avec aucun système productif cohérent. Il y a aussi à accéder à une claire conscience de notre vouloir, à une raison commune qui ne soit pas un pathos commun ; à bâtir une société de l’entreprendre et non une société de géreurs ; à devenir un peuple décomplexé qui soit à l’aise avec lui-même, car assumant et vivant pleinement son ancrage pluriel.
Au lieu de l’augmentation du pouvoir d’achat pour consommer plus, vous proposez un pouvoir d’achat pour acheter du temps, de l’art, alors qu’en Martinique l’investissement culturel n’existe pas.
Le mal-être martiniquais prend sa source dans le fait d’avoir à consommer le monde sans en participer. La mise en dynamique de tout peuple, l’investissement de toute communauté est toujours portée ou soutenue par une dimension utopique. L’utopie n’est pas encore le réel, mais l’utopie participe du réel. Un jeune peuple comme le nôtre qui dans l’essentiel de sa trajectoire a été marqué par la lourde souffrance du labeur de la terre, le confinement, les privations et la faim, peut être enclin à vivre la consommation matérielle et alimentaire comme axe central de l’existence. D’autant que les mécanismes de la reproduction élargie du système capitaliste globalisé fait de la consommation un des leviers majeurs dans la mise sous dépendance. C’est pourquoi il nous faut souligner toutes les initiatives au débat dont « Lakouzémi » du poète Monchoachi, ou du « Manifeste pour les produits de haute nécessité ». Car il nous faut cibler le fait que le besoin de reconnaissance de ce peuple passe par une accession à l’audience du monde de nos cultures originales, passe par leur densification, passe par notre créativité collective. C’est entre autres à ce dépassement que nous appelons dans cet opuscule sur la saison des nouveaux commencements.
Vous posez la question : « Et si cette crise était une chance pour la Martinique ? ». Mais comment sortir du tunnel dans lequel se trouve le pays pour « habiter le monde » ?
Réveiller des vouloirs nouveaux. Réveiller des ambitions nouvelles. Apprendre à disposer d’un imaginaire capable d’intégrer une perception positivée du changement, de l’imprévisible, de la construction permanente. Eduquer nos enfants pour en faire une jeunesse habitée par la culture de l’effort, de la créativité et de la reconquête. Nous forger dans la réactivité, la capacité d’anticiper et l’esprit d’entreprendre. Insuffler des solidarités nouvelles en développant le sens du donner, rendre, recevoir. Irriguer d’un souffle vivant en mesure de donner du sens à la vie les forums, tous les forums : officiels comme alternatifs, publics comme underground. Faciliter et encourager tous les lieux d’expressions de nos rêves comme de nos souffrances et écouter beaucoup écouter pour entendre les clameurs plutôt que les rumeurs de notre Terre … Autant de voies et de chemins à emprunter massivement pour « habiter le monde » qui deviendrait alors notre monde. Etre un peuple responsable c’est avoir une claire conscience de son vouloir de son environnement et de son histoire.
L’anthropologue de la santé canadien Raymond Massé dénonce dans son livre « la détresse créole », le trop plein de discours intellectuels. Diriez-vous comme lui, que le bien auquel tout un chacun aspire est le besoin de reconnaissance ?
Les 284 articles parus autour de février 2009 nous conduisent plutôt à parler d’espérances créoles. Ils nous ont révélés un formidable potentiel d’un besoin d’expression trop longtemps enfermé, d’un trop plein à dire parce que la parole et l’accès à la parole sont insuffisamment libérés. Ces nouveaux visages, ces nouveaux responsables, ces anonymes ont exprimé ce désir commun de sortir de ce rôle de citoyen spectateur dans lequel des pouvoirs politiques, économiques ou écologiques souhaiteraient le voir confiné. Poreux aux souffles du monde parce que provenant d’une matrice ancrée à différents lieux du monde nous avons une conscience aiguë de la fragilité dans laquelle s’enracine la contingence des affaires humaines et que certains interprètent comme l’expression d’une détresse. Mais c’est l’espérance, en l’occurrence l’espérance créole d’une société multiraciale en formation que nous lisons à travers ces expressions multiples, plurielles, multiformes que nous souhaitons encore nombreuses et denses. Peut-être une renaissance.
La Saison des commencements, par Max Tanic, Serge Domi et Fabrice Birota, Editions L'Autre Mer, (Prix BCBA : 7,5 euros)
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