« C'est par la tête que la Martinique est pourrie »
Entretien réalisé par Ghislaine Burac France-Antilles Martinique 30.05.2009
À 57 ans, il se dit soucieux d'être un acteur dans un modèle économique responsable et logique. Aussi, il estime que le Martiniquais ne travaille pas assez et que nous vivons dans un monde de fous, dans un système pervers qui nous rend encore plus dépendants. Une interview-vérité et des réponses sans langue de bois.
Il y a quelques mois, votre groupe a perdu le marché de la collecte des ordures ménagères de Fort-de-France et de Schoelcher. Aujourd'hui, ATV, dont vous êtes le principal actionnaire, est dans la tourmente, le Club Med que vous gérez se maintient tant bien que mal. Traversez-vous une mauvaise passe ?
Ce n'est pas particulièrement notre groupe qui traverse une mauvaise passe. C'est l'économie dans son ensemble. Les clignotants sont au rouge dans beaucoup de secteurs.
Concernant le marché de la collecte de Fort-de-France et de Schoelcher, cela fait partie des aléas de la vie économique, notamment quand il s'agit de consultations. L'entreprise qui perd un marché doit l'accepter. Nous avons perdu. Cela nous contraint à une réorganisation. Elle est nécessaire afin de retrouver notre marge de manoeuvre.
Avez-vous procédé à des licenciements ?
Nous avons été conduits à opérer des réductions d'effectifs. Des contrats n'ont pas été renouvelés. Nous avons procédé à des départs anticipés à la retraite. Il a fallu nous redimensionner à la nouvelle taille de l'entreprise.
Même si nous sommes toujours la première entreprise en matière de services à l'environnement, nous avons perdu 20% de notre chiffre d'affaires.
Pourquoi avez-vous perdu ce marché ?
On a perdu parce que c'est le jeu de la concurrence, parce que nous avons refusé de baisser les prix qui étaient déjà à un niveau raisonnable...
Vos autres activités liées à l'environnement souffrent-elles aussi de la crise ?
Nos autres activités sont liées au recyclage des métaux, du plastique, du papier. Malheureusement, la crise économique est mondiale. Elle nous affecte notamment au niveau des variations des cours des matières premières.
On parle aujourd'hui de pwofitasyon, c'est bien. Mais comment peut-on accepter que les entreprises aient à l'exportation des charges aussi lourdes ?
Déjà à l'importation, c'est critiquable, et c'est le consommateur qui paie. Quand on travaille à l'exportation, les conséquences sont encore plus graves car la concurrence est directe. Comment faire comprendre cela à nos concitoyens, plus particulièrement aux dockers, manutentionnaires et donneurs d'ordre. La Région avait mis en place un système d'aide au transport pour compenser ces handicaps à l'exportation. Malheureusement, l'Union européenne s'est opposée à cette aide.
Globalement, quel est pour vous le problème de la Martinique ?
Dans notre île, la priorité est donnée à la consommation interne. Sur cette base-là, dans un marché insulaire captif, il y a des freins qui pèsent sur l'économie. Par exemple, à l'importation, il y a des dockers, des manutentionnaires qui, par leur positionnement stratégique, pèsent sur l'économie à un niveau anormalement élevé. Ensuite, tous ceux qui contrôlent un élément de la chaîne économique veulent en tirer la capacité à prendre les autres en otage.
Nous sommes une exception dans le monde : exception pour les dockers, exception pour les pompistes, exception pour les fonctionnaires avec les 40%. Pour toutes ces exceptions, il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui paie. C'est l'État, ce sont les consommateurs martiniquais. On pénalise de ce fait toute activité économique.
Si on veut changer la Martinique, il faut mettre un frein à tout cela. Il faut d'abord dire qu'on ne travaille pas assez en Martinique. Il faut arrêter le mur des lamentations. C'est une grande hypocrisie. On est ici dans des postures bien spéciales. D'un côté, le travailleur, le bon bien sûr, et de l'autre, le patron, le méchant évidemment, celui qui force le salarié à travailler.
Quelle est la traduction politique de cela ?
La posture de la majorité des hommes politiques martiniquais, notamment des hommes de gauche, nous conduit au chaos. Systématiquement, avant même de comprendre les tenants et aboutissants d'un conflit, ils adoptent comme position de principe que c'est le patron qui a tort et le salarié qui a raison. À partir du moment où c'est un principe posé, chaque fois qu'il y a une relation conflictuelle, la pression de l'opinion publique impose à l'entreprise de céder, même si la cause est indéfendable. On n'accepte pas les lois et les règles de l'économie. Nous sommes coupés des réalités. Nous vivons dans un système de transferts sociaux. Et paradoxalement, le système dans lequel nous sommes nous rend de plus en plus dépendants de la France. Les richesses que nous produisons ne correspondent pas au niveau de vie que nous avons. Dans le même temps, il y a une aspiration identitaire portée par ceux-là mêmes qui vivent de la dépendance nationale.
C'est un monde de fous. Si on veut un détachement avec la France et l'Europe, il faut accepter d'en assumer les conséquences. Il faut arrêter de remettre en cause en permanence le système. Il faut nous prendre réellement en mains, travailler plus et accepter dans un premier temps de baisser notre niveau de vie.
Notre modèle économique nous conduit à de plus en plus de frustrations. Notre exigence consiste à demander plus à l'État pour qu'il donne plus à ceux qui ont déjà un travail. Et ensuite que cet argent soit redistribué dans la consommation.
Donner plus d'argent pour le recycler dans la fabrication de produits qui ne sont pas fabriqués ici. On a décidément perdu la tête...
Êtes-vous déçu par le grand mouvement social de février ?
Oui, je suis profondément déçu. Ce mouvement partait d'un bon sentiment : un sursaut des consommateurs pour faire baisser les prix. Mais force est de constater que le consommateur martiniquais est nul. Quand il achète - et parfois il se bat pour l'acheter - un kilo d'oursins à 70 euros, un kilo de tomates importées à 7 euros, une tête de laitue 4 ou 5 euros et j'en passe, il y a un problème. Il y a un comportement qui n'est pas majeur. En achetant ces produits qui sont excessivement chers, nous encourageons la pwofitasyon.
Et puis il y a autre chose qui m'a déçu, c'est la durée de la grève. C'est déraisonnable de faire durer une grève plus d'un mois. C'est même criminel. Il y a beaucoup d'irresponsabilité dans tout cela, surtout du côté de ceux qui ont déjà un travail. Quand on aime son pays, on pense à ses enfants.
Qui a été pénalisé par la fermeture des classes ? Ce ne sont pas les enfants des plus riches. Ce sont ceux des défavorisés qui vont une fois de plus trinquer car ils n'ont pas pu se payer des cours privés.
Il faut ramener la population, qui a tendance à vivre sur un nuage, à la réalité. Quand on a un mouvement mené par des fonctionnaires, des retraités, on a tendance à oublier qu'il y a dans ce pays 30 000 chômeurs. Ce n'est pas après cette grève-là qu'on va les embaucher... Nous avons perdu de vue les principes de fonctionnement d'une économie. Aujourd'hui, notre richesse ne relève pas pour l'essentiel du travail fourni par les Martiniquais.
À qui la faute ? Vous êtes en partie responsable...
Nécessairement, la faute revient aux politiques. Le système est pervers. Il conduit à une grande hypocrisie. J'ai dû mal à comprendre comment des élus, des maires ont fermé leur mairie durant 35 jours et mis leur personnel en congés-payés. Qu'ils le veuillent ou non, ils ont donné le signal de l'irresponsabilité. Il y en a eu quelques-uns qui ont bien tenté de dire que cela suffisait. Ils ont rapidement battu en retraite parce que les autres responsables les vilipendaient. C'est par la tête que la Martinique est pourrie...
Après la grève, beaucoup d'entreprises ont payé leurs salariés comme si de rien n'était. Les collectivités, les services de l'État ont fait de même. Et le système continue. Dans le même temps, toutes les entreprises qui cherchent à créer des richesses, à offrir des prestations de services ont souffert et continuent de souffrir.
Le tourisme est l'une des premières victimes de la grève. Quelle est aujourd'hui la situation au Club Med Les Boucaniers ?
Toutes les îles de Caraïbe ont retenu comme base de développement le tourisme, sauf les îles françaises. On peut s'interroger, mais ce n'est pas notre priorité. Cela n'a jamais été ni pour nous, ni pour le pouvoir central, une priorité. Alors il ne faut pas s'étonner que toutes les structures hôtelières aient des difficultés surtout après cette grande grève qui a eu un impact négatif sur l'image des Antilles françaises.
Au Club Med, nous avons essayé de maintenir le cap tant bien que mal. Il y a une prise de conscience des salariés. Ils ont compris que la situation est grave, que leur entreprise peut disparaître. Durant la grande grève de février, n'y a pas eu tellement de grévistes dans ce secteur. C'est la preuve que certains ont compris qu'il fallait assumer leurs responsabilités.
Si les Martiniquais sont irresponsables, c'est parce que le système les place dans un contexte qui favorise leur irresponsabilité.
Le Club Med de la Guadeloupe est fermé depuis la grève. Il va peut-être ouvrir en octobre. On ne sait pas. Celui de la Martinique va fermer durant un mois en septembre, le taux de remplissage étant très bas ce mois-là. En tant que chef d'entreprise, je n'ai pas le choix. Je pense que nous l'avons tous compris.
C'est-à-dire...
Il faut arrêter de faire croire aux uns et autres que le patron dispose de tous les pouvoirs et que, quand il prend une décision, c'est un dictateur. Bien sûr, il y a le dialogue, la négociation mais il faut aussi tenir compte des règles économiques. Il faut être honnête et courageux. J'en appelle à nos responsables politiques.
Il faut que chacun de nous accepte de vivre avec ses moyens. Bien évidemment, tout le monde aspire à progresser, à posséder plus mais il ne faut pas que cela soit au point de s'endetter, de faire plonger sa famille dans la spirale du surendettement pour faire comme l'autre. Je vais peut-être choquer, mais un ouvrier ne peut pas avoir l'exigence de vivre comme un PDG de Total. Bien sûr, on le souhaite pour lui, mais cela passe par le travail. C'est un vrai problème de valeur.
Actionnaire majoritaire à Antilles Télévision, votre groupe vient de procéder à une vague de licenciements. Pourquoi ?
ATV était une entreprise confrontée à d'énormes difficultés, qui perdait environ un million d'euros par an depuis plusieurs années. Nous avons repris la société en septembre 2008 et avons réussi à diminuer les charges de 22% et à remonter l'audience de 14%.
Bien évidemment, là aussi, il faut avoir le courage de dire qu'ATV, alimentée essentiellement par la publicité, ne peut fonctionner sur le modèle de RFO, un modèle qui repose sur des transferts de fonds publics. Nous avons des ambitions pour ATV et nous en ferons une grande télévision régionale.
Mais ATV est à vendre...
Les problèmes actuels de cette télévision sont liés aux difficultés accumulées depuis plusieurs années. Nous allons continuer à assurer le redressement. Voilà une entreprise qui perdait de l'argent. Elle ne pouvait faire appel à une pompe à subventions et devait trouver les moyens de son propre développement. Il n'y a pas plusieurs solutions quand on est à la tête d'une entreprise. Si on ne peut pas augmenter les recettes, il faut diminuer les charges. C'est douloureux de se séparer de salariés mais il en va de la responsabilité du chef d'entreprise de prendre les décisions qui s'imposent.
ATV a fait l'objet d'une proposition de cession par l'administrateur. La vente est effectivement une éventualité. ATV était déjà à vendre depuis deux ans mais n'avait pas trouvé d'acquéreur, car tout le monde savait qu'il y avait des décisions pénibles et courageuses à prendre. Nous les avons prises et maintenant ATV repart sur de nouvelles bases économiques viables.
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